Interview par Jeanine Rivais lors du premier  « Printemps des Singuliers » à Paris  en mai 2003


Jeanine   Rivais — Claudie Bastide,depuis quand créez-vous des chaises ?
Claudie   Bastide — Depuis que j’ai eu une vision de chaises de personnages. Qui m’ont trotté dans la tête jusqu’à   ce que je les réalise. 
Quand je regarde une chaise, je la   transforme…
J.R. — Vous la   détournez ?
C. B. — Oui et non, parce   que l’on peut s’asseoir dessus. Elle doit être utilisable en tant que chaise. Ce principe est pour moi important. 
Tout le monde est assis à longueur de journée sur des chaises. La personne qui va s’asseoir sur les miennes l’aura d’abord choisie,
et établira avec elle une relation très intime. S’asseyant sur la chaise avec son postérieur, ce sera encore plus intime. 
Cette relation me semble importante.
J. R. — Mais alors, peut-on penser que vous créez ces sièges par irrévérence, 
pour qu’en effet quelqu’un pose son derrière dessus et s’y sente pas forcément à   l’aise ?
C. B. — Non. Pas du tout. Certes, cette idée m’amuse. Mais la démarche peut être très poétique comme celle   
qui s’intitule « Le condamné à regarder une pièce » ; très inconfortable comme la chaise pliable. 
En fait, le confort manque, parfois, mais ce n’ est pas mon problème. 
À la limite, j’irai peut-être un jour vers des chaises où il sera impossible de s’asseoir.
J.R. — Cela a déjà été   fait : « Les chaises impossibles » de François Dumont.
C. B. — Oui, je sais. Je   l’ai déjà fait aussi. Je travaille sur des chaises depuis sept ans 
et je sens bien que je finirai par réaliser des objets inutilisables en tant que telles.
J. R. — En   fait, vous utilisez des chaises artisanales, pré-faites ?
C. B. — Oui, elles sont  toujours faites ailleurs. Je prends des chaises que je trouve dans des brocantes. 
Ensuite, je travaille dessus : je donne ou non du volume, j’ajoute du papier mâché pour des volumes ronds, 
du zinc ou du cuivre pour des volumes   plats. Je transforme certaines parties…
J. R. — Mais vous n’avez   jamais eu envie d’être créatrice de A jusqu’à Z ?
Ne serait-ce pas plus créatif et plus générateur de fantaisies que de prendre de simples objets d’artisanat et de travailler dessus ?
C. B. — Non, cela ne   m’intéresse pas. Je ne veux pas être confrontée à des problèmes techniques. 
Je   veux quelque chose qui tienne bien sur ses quatre pieds. Ce qui m’intéresse, c’est ce que je vais mettre dessus.
J. R. — Justement,   qu’est-ce que vous « allez mettre dessus » ? Comment déterminez-vous la nature  de votre intervention ? 
Et comment faut-il « lire » ces   interventions ?
C. B. — Cela dépend des   chaises. L’une est mon autoportrait, sur d’autres il faudra relever la dualité   d’un personnage, etc.
J. R. — Etes-vous toujours   narrative ? Ou bien avez-vous certaines interventions   fantaisistes ?
C. B. — Fantaisistes,   oui, sur les petites, parce que sur elles, « je parle », je discours sur l’art   ou sur n’importe quoi,
 j’ai envie de m’amuser avec la « tête de l’art » (lard ?)   ou la « tête de cochon ». 
Mais sur les grandes, je n’en ai pas envie. J’essaie   d’aller plus en profondeur.
J. R. — Comment   définissez-vous votre création ? Est-ce pour vous de l’artisanat revu ou de l’art ? 
C. B. — C’est plutôt de   l’art. Je me situe plutôt par rapport aux galeries en non par rapport aux foires   d’artisanat.
J. R. — La   plupart du temps, vos couleurs sont très neutres, très feutrées. Est-ce une   volonté bien déterminée ?
C. B. — Non, il m’est   arrivé d’avoir des couleurs vives. Mais je n’ai pas envie que la couleur prenne le dessus sur l’histoire.
Qu’elle soit trop violente par rapport à ce que je   dis. Au début, j’employais des couleurs très vives, 
mais au fur et à mesure de mon évolution, je tends vers leur adoucissement.
J. R. — Aimeriez-vous   ajouter des précisions à ce que nous venons de dire ?
C. B. — J’ajouterai   simplement que la chaise est pour moi un prétexte à « dire », à tout dire. 
Qu’on   soit bien ou mal assis dessus m’est égal, mais c’est pour moi un point de départ   important.
 

page revue Mimosa

page MCB Espace Cardin

retour sommaire